Back my side

Back my side
Envie d'écrire une petite chronique bien acide.
Ca me manque.
J'arrive..

# Posté le jeudi 28 janvier 2010 13:15

Nouvelle.

Nouvelle.
« 15683 »


_____ Maman est morte il y a un an déjà.
_____Cela fait 365 jours que je vis avec une certitude profonde : vivante, ses secrets étaient bien gardés et je profitais pleinement de mon innocence. Son décès n'a pas seulement ouvert une brèche: il a permis au poison qu'elle tentait de contenir depuis toutes ces années de se déverser en moi comme une piqure mortelle, lentement, doucement, douloureusement. On dit que ce qui est beau dans le mystère, ce n'est pas la vérité qu'il cache, mais le secret qu'il contient. C'est faux, lorsque les deux sont intrinsèquement liés.
_____J'ai toujours su que Maman me cachait quelque chose. J'étais sa fille unique, son amour de petite fille mais elle a mis durant toute sa vie une imperceptible distance entre nous deux ; une distance que j'ai due subir, comprendre et accepter malgré moi. On ne lutte pas contre les démons intérieurs des personnes que l'on aime : on s'en accommode, on s'habitue à leur présence, on fait en sorte que leurs tourments rentrent dans le décor du quotidien. On ne les stigmatise pas. Jamais.
_____De mon enfance, je ne me souviens de rien et ce que je sais, je sais parce qu'on me l'a appris. J'ai appris les dates 1515, 1914, 1968 parce que c'était celles qu'il fallait respecter mais elles n'évoquent rien pour moi. Je n'ai pas connu les chevaux de combat, les arbalètes, la tranchée ou l'odeur de la mort, mais j'étais là, en mai 1968, pour battre le pavé. J'avais 24 ans, l'âge où l'on croit que tout est encore possible, que le destin qui nous attend est contingent et que tout reste à faire. C'est l'âge des premiers vrais amours, où l'on sent que nous sommes définitivement de belles personnes, sensibles, fines, et que nous méritons toute la considération et l'amitié de nos contemporains. J'étais une jeune fille pleine de vie, de ressources parfois insoupçonnées mais j'étais là, j'étais bien là, vivante, avec un vrai c½ur de vivant battant dans la poitrine. Et si mes origines m'étaient inconnues, si le mot « père » n'avait aucune signification affective pour moi, peu m'importait : on ne peut passer sa vie à rechercher quelque chose qui ne vous recherche pas. Je me contentais de ce que j'avais : un peu d'amour par-ci, un peu d'amitié par-là.
_____Quand ma mère est morte, elle m'a laissé un étrange dessein. Cinq chiffres griffonnés au crayon sur une page vierge. 1.5.6.8.3. Cinq chiffres comme confession, comme testament, comme derniers mots, comme dernière volonté. Un nombre : Quinze mille six cent quatre-vingts trois. En le prononçant rapidement, « quinzmilsicenvintrois », cela fait une douce mélodie, une vague de douceur lancinante. J'ai tellement pensé ce nombre. Je l'ai étudié, décortiqué, j'ai essayé de lui prélever toute sa substantifique moelle, je l'ai combiné, divisé, multiplié, additioné. Tout était bon pour tenter de comprendre le message que Maman m'avait laissé. En obtenant le nombre « 33 » dans toutes mes démarches de calcul, j'ai cru à un délire maçonnique, une volonté secrète de me voir comprendre l'ordre du monde, l'ordre des choses, un ordre impossible à relever, une volonté bien trop grande pour celle que je suis. Ce nombre m'a dépassé : il était trop grand, trop vaste. L'infini n'est pas pour moi. Je n'ai pas appris la religion, je n'ai pas appris les codes de la société. Maman n'aurait pas voulu. Tout ce que je possède, je l'ai bâti de mes mains. Mon univers ouaté avait parfois un goût revêche mais le silence de ma mère m'obligeait à avancer par moi-même. Il m'arrivait de lire dans ses yeux comme une crainte, peut-être même un dégoût et ce n'est qu'avec « 15683 » que j'ai pu comprendre pourquoi. Maman n'était pas franc-maçonne. Maman ne possédait pas de compte bancaire caché. Maman n'avait aucunement besoin de mot de passe, de code secret, d'un numéro de téléphone, de coordonnés géographiques.
_____Maman m'a laissé la clef pour comprendre d'où je venais vraiment.
_____S/size]ur mon passeport, il y a marqué « Paris », mais j'ai toujours su que c'était faux. Maman n'a jamais vécu là-bas : jamais elle n'aurait pu quitter le Sud de sa douce France. Elle a toujours considéré la capitale comme une fourmilière géante, un endroit où il ne fait pas bon vivre. Elle n'aurait pas pu donner la vie dans un tel endroit. Elle a toujours mis un point d'honneur à accomplir de grandes choses dans des lieux qui lui sont agréables ou familiers. Elle a enterré sa s½ur dans une campagne apaisante, elle a recueilli son labrador en plein forêt et a acheté un chalet dans les Pyrénées. Chaque endroit avait sa signification et étrangement, je ne l'ai jamais vu dépasser Lyon. A vrai dire, je ne sais même pas si elle a vu la Tour Eiffel au cours de sa vie. Je ne sais rien de sa jeunesse et finalement, avec sa mort, je me rends compte que je ne sais rien d'elle. Née à Carcassonne. Etudes à Montauban. Vie à Albi. Et puis je suis arrivée. Tout a continué. Qui était-elle auparavant ? Je n'en avais aucune idée avant sa mort. J'avais vu, durant mon adolescence, une photo d'elle, jaunie par le temps, mais je me souviens avec exactitude de son sourire bienveillant alors qu'elle semblait pédaler sur son vélo d'époque. Cette expression m'était inconnue : je n'avais jamais connu ce rayon de soleil irradiant son visage.
_____« 15683 ». J'ai mis un an à comprendre la signification de ce nombre. Et c'est un soir, par hasard, alors que je regardais la télévision, que j'ai compris. Et cela fait comme un fruit pourri dans une corbeille : si on ne l'enlève pas, il contamine les autres. Ma mère a déposé la pomme malsaine près du panier et je l'ai enfoncée afin qu'elle n'en sorte pas. Que cette douleur coule dans mes veines et que je ne puisse, par aucun moyen, m'en débarrasser. Son histoire est mon histoire. Son numéro est mon numéro. Sa douleur devient ma douleur. Sa peur devient la mienne. La triste réalité biologique fait qu'une femme tombe enceinte parfois sans le vouloir, et c'est justement sans être désirée que je suis venue au monde. On croit tous être issu d'une union faite d'amour et même si elle ne dure pas dans le temps, même si ce n'est que l'aventure d'un soir, on sait qu'à un instant T, il y a eu de la jouissance réciproque.
_____Je suis le fruit pourri d'un plaisir malsain. Et ce silence me crie dans les oreilles. Je me regarde dans le miroir et je comprends pourquoi ma chevelure blonde ne correspond pas à celle de ma mère. Mes gènes sont ceux d'un meurtrier et je les porte en moi comme un fardeau de plus en plus lourd. Maman a vécu avec cet homme pendant près de deux ans. Deux ans d'une horreur sans cesse renouvelée, deux années à lutter, à combattre la mort et ses plaisirs solitaires, ses coups, ses blessures, ses gerçures, ses douleurs physiques, morales, ses ouragans d'immondices, ses tempêtes d'amertumes. Il fait survivre dans cet égout sans fond, trouver la force de respirer, de tenir la tête hors de l'eau putride pour recommencer quand tout ça, ça sera fini. Si un jour ça se termine, que quelque chose, quelqu'un, n'importe qui, n'importe quoi, vienne soulager cette peine. Et toute cette haine pour cet univers qui ne renvoie qu'à la conscience de sa propre mort, toute cette haine engendrée qui a fait de cette maternité le Sacrifice suprême ; être fille, c'est la Faute que personne ne pourra racheter. Voilà la distance.
_____J'ai relu mon passeport. Date de naissance : 2 août 1944. Lieu de naissance : Paris.
_____J'ai rayé « Paris » et j'ai noté à l'encre rouge : RAVENSBRÜCK – Allemagne.



Photo prise en Autriche, aout 2009

# Posté le samedi 09 janvier 2010 11:10

La littérature était un jeu d'adresse, et l'adresse supposait le courage, le courage supposait l'honneur, l'honneur supposait la passion, supposait la vie

La littérature était un jeu d'adresse, et l'adresse supposait le courage, le courage supposait l'honneur, l'honneur supposait la passion, supposait la vie
"Allez, philosophes, enseignez, éclairez, allumez, pensez haut, courez joyeux au grand soleil, fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles, prodiguez des alphabets, proclamez les droits, arrachez les branches vertes aux chênes.

Faîtes de l'idée un tourbillon."



(Victor Hugo)

# Posté le samedi 12 décembre 2009 11:46